Un patron d’une PME à Mons cherche un électricien depuis huit mois. À cinquante kilomètres de là, un électricien de Valenciennes prend sa voiture chaque matin pour aller travailler en Belgique. Ce n’est pas une anecdote isolée : c’est la réalité quotidienne d’un territoire qui vit une contradiction profonde. Des milliers de postes restent vacants, des milliers de travailleurs traversent la frontière, et pourtant les deux marchés de l’emploi peinent à se parler. Ce paradoxe mérite qu’on s’y arrête.
Un bassin d’emploi partagé, mais pas équilibré
La zone frontalière entre les Hauts-de-France, le Hainaut belge et la Flandre Occidentale forme l’un des bassins d’emploi transfrontaliers les plus denses d’Europe. On ne parle pas ici d’une curiosité géographique, mais d’un marché du travail réel, vécu, traversé physiquement chaque jour par des dizaines de milliers de personnes.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2021, 36 000 résidents des Hauts-de-France travaillaient en Belgique, contre seulement 8 700 Belges faisant le chemin inverse. En 2025, selon l’IWEPS, ce sont encore 33 363 travailleurs entrants depuis la France qui occupent un emploi en Wallonie. Le déséquilibre est net, il est structurel, et il traduit quelque chose de fondamental : le marché belge attire, le marché français retient moins. Ce n’est pas un jugement, c’est un constat qui exige une explication.
Pourquoi parle-t-on de pénurie ici ?
Avant d’aller plus loin, une distinction s’impose, souvent mal comprise. Une fonction critique, telle que définie par le Forem, désigne un poste difficile à pourvoir en raison d’un délai de recrutement anormalement long. Un métier en pénurie, lui, va plus loin : il révèle un manque structurel de candidats qualifiés, quelle que soit la durée de recherche. Ce n’est pas la même chose, et confondre les deux fausse l’analyse.
Sur ce territoire précis, le cadre de référence officiel est le projet Interreg « En Avant / Vooruit », porté conjointement par le Forem, le VDAB, France Travail (ex-Pôle emploi), Hainaut Développement et le Département du Nord. C’est cette étude qui a posé les bases d’une lecture commune des tensions d’emploi des deux côtés de la frontière. Et c’est là que tout se complique : on parle de deux systèmes législatifs distincts, de conventions fiscales différentes, de cultures du travail qui ne se superposent pas. La pénurie, ici, n’est pas simplement nationale. Elle se joue dans les interstices d’une frontière qui n’a jamais vraiment disparu.
Les secteurs les plus touchés des deux côtés de la frontière
Les tensions ne se répartissent pas de manière identique selon que l’on se trouve côté français ou côté belge. Certains secteurs souffrent des deux côtés simultanément, d’autres révèlent des asymétries surprenantes. La liste 2025 du Forem recense 146 fonctions critiques ou en pénurie en Wallonie, tandis que le C2RP des Hauts-de-France identifie ses propres zones de tension, avec parfois des chevauchements forts.
Voici les secteurs les plus représentés dans les deux territoires :
| Secteur | Côté France (Hauts-de-France) | Côté Belgique (Wallonie / Flandre) |
|---|---|---|
| Construction / BTP | Forte tension (électriciens, maçons, couvreurs) | Forte tension (conducteurs de chantier, métreurs) |
| Industrie | Soudeurs, techniciens de maintenance | Opérateurs, techniciens en automatisation |
| Santé et aide à la personne | Aides-soignants, infirmiers | Infirmiers, aides familiales |
| Transport / Logistique | Chauffeurs poids lourds, livreurs | Chauffeurs, opérateurs logistiques |
| Numérique | Développeurs, techniciens réseaux | Ingénieurs IT, cybersécurité |
Ce qui surprend dans cette photographie, c’est que certains métiers sont en tension côté français sans l’être côté belge, et inversement. Le numérique en est un exemple parlant : la demande belge en profils IT dépasse souvent celle observée dans les Hauts-de-France, ce qui explique en partie pourquoi des développeurs français franchissent la frontière. Ces décalages ne sont pas anodins, ils orientent directement les flux de mobilité.
Le paradoxe du travailleur frontalier face aux pénuries
On imagine souvent le travailleur frontalier comme quelqu’un qui choisit librement. La réalité est plus nuancée. Beaucoup traversent la frontière non par attrait particulier pour la Belgique, mais parce que leur propre marché local ne leur offre pas les conditions attendues. En 2024, 39 252 ressortissants français travaillaient en Belgique. Un chiffre imposant, même si les données les plus récentes montrent un léger recul, inédit depuis vingt ans.
La raison principale reste salariale. Les travailleurs frontaliers résidant dans les Hauts-de-France et employés en Belgique gagnent en moyenne 23,8% de plus que leurs homologues non frontaliers du même territoire. Les zones les plus attractives côté belge sont sans surprise Tournai-Mouscron, Mons et Courtrai, toutes accessibles en moins d’une heure depuis Lille ou Valenciennes.
Ce que ce flux révèle au fond, c’est que les pénuries locales, côté français, ne se comblent pas : elles se déplacent. Les candidats existent, mais ils vont exercer leurs compétences là où les conditions sont meilleures. Et tant que cet écart persiste, il n’y a aucune raison que le mouvement s’inverse.
Ce que les formations aux métiers en tension ne règlent pas
La réponse politique habituelle face aux pénuries, c’est de former davantage. C’est lisible, c’est communicable, c’est rassurant. Mais une étude de l’IWEPS publiée en décembre 2025 vient sérieusement tempérer cet enthousiasme. Ses conclusions sont claires : les formations aux métiers en tension n’offrent pas nécessairement une insertion plus rapide ni plus stable. Les premiers emplois obtenus restent souvent précaires, et seulement un tiers des diplômés travaillait encore dans le secteur concerné cinq ans après leur formation.
Appliqué au territoire franco-belge, ce constat prend une dimension supplémentaire. Former sans améliorer les conditions d’exercice, c’est prendre le risque de créer des candidats qualifiés qui iront travailler là où ces conditions existent déjà. En d’autres termes, une politique de formation mal ciblée peut, paradoxalement, alimenter la mobilité transfrontalière plutôt que de renforcer les marchés locaux en tension.
Des solutions qui commencent à émerger sur le terrain
Heureusement, le territoire n’attend pas. Le projet Interreg « En Avant / Vooruit » reste à ce jour la réponse la plus structurée : il a permis de cartographier conjointement les tensions, de mutualiser les outils d’orientation et d’amorcer des coopérations entre organismes de formation des deux pays. C’est concret, c’est utile, même si le rythme des projets européens n’a jamais été celui du marché du travail.
Sur le plan réglementaire, la liste des métiers en pénurie ouverts aux ressortissants de pays tiers, valable d’octobre 2025 à septembre 2026, constitue un levier d’attractivité tangible. Elle permet à des travailleurs extérieurs à l’Union européenne d’accéder plus facilement à certains postes vacants. Le Forem, le VDAB et France Travail coordonnent par ailleurs des initiatives de formation transfrontalières communes, avec des parcours pensés pour les deux marchés.
Ce qui manque encore, et ce n’est pas une critique en l’air : une reconnaissance mutuelle plus fluide des qualifications obtenues d’un côté ou de l’autre de la frontière, et une vraie portabilité des droits sociaux pour les travailleurs qui basculent d’un système à l’autre. Sans ces deux piliers, les solutions resteront partielles, et les pénuries continueront de se gérer par contournement plutôt que par résolution.
Tant que traverser une frontière restera plus simple que changer de secteur, les pénuries d’emploi continueront de se soigner à l’étranger plutôt que de se guérir chez soi.







